Elguijaronegro

Graphisme, photo, vidéos, écrits, musique. - Une partie de ma vie d'artiste - Amis, visiteurs, soyez les bienvenus!

24 septembre 2005

Comme des bateaux de papier...

Le geste est mesuré, un peu trop lent peut-être, mais bien rythmé, régulier comme un cœur sain. Trop régulier… trop mécanique… Mais qui s'en soucie ?

L'homme est tellement habitué à ce travail qu'il ne doit pas être attentif. Les premiers mouvements donnent la cadence, l'homme peut alors se laisser envahir par ses pensées.

Ce n'est pas facile de changer de vie, de patrie, de milieu. On a encore dans les yeux la brume du pays, dans la gorge le roulis des mots, la cascade des voyelles. On a sur les lèvres une langue chantée aux petits, dès le berceau. Au-dedans, on est toujours pareil ; au-dehors, on doit s'adapter. Ou plutôt, on doit adopter la façon de vivre, d'être, de penser de tous ces autres qui vous entourent.

Ce n'est pas facile de changer de vie…

Lui a presque réussi. Il savait lire, il était instruit. Il a pu apprendre rapidement la langue de l'autre pour survivre, pour se frayer un passage. Il a pu rapidement assimiler symboles et sigles de cette nouvelle vie. Mais il n'a pas pu changer de peau ni d'âme.

C'est un peu par hasard qu'il est venu ici. Il avait lu des récits de ses compagnons exilés, amoureux fous de ce pays. Pourquoi eux et pas lui ? Il aurait pu aussi fermer les yeux et laisser son index pointer un lieu, sur une carte…

Le geste répétitif a changé de rythme, mais nul ne s'en aperçoit. Nul ne l'aperçoit ou si peu de personnes. Il semble ne pas exister. Le matin, il y a cette femme d'âge mûr qui promène un petit chien. Elle marche au rythme des besoins naturels de l'animal tenu en laisse. Elle regarde l'étranger en le croisant, le salue d'un hochement rapide de la tête, sans un mot, sans un sourire. Mais elle le salue, donc elle le voit !

Elle ne sourit jamais. Peut-être qu'elle ne peut pas sourire. Elle a, sur le visage, une sorte de masque, une superposition de cosmétiques de couleurs variées. Au début, il n'osait pas la regarder, lui sourire. Il craignait qu'un mouvement de la tête ou de la bouche fêlât la couche de fards, protectrice. Il craignait de voir apparaître des fissures et d'apercevoir ce qu'elle dissimulait : un réseau de sillons, de creux, de vides, une résille profondément imprimée dans la peau où cratères et failles multipliaient leurs attaques et lui rongeaient le visage.

Le petit chien qui la promène a l'air de tellement s'ennuyer ! Chez lui, les animaux étaient libres de ne pas partager la vie des hommes. On ne les choisissait pas. Ils surgissaient un jour et s'installaient pour un temps indéterminé. Ils repartaient comme ils étaient venus. Ici, c'est la ville, les animaux sont en cage, en appartement, en laisse. Ils sont choisis, achetés, choyés et passent leur vie à attendre et à s'ennuyer. Chez lui, si on achète un animal c'est parce qu'on attend de lui un travail ou une production. Que peut produire ce petit chien, sinon des crottes ?

Chez lui, si loin… Peu à peu la mémoire rabote les aspérités du souvenir. Elle efface les égratignures de la vie, elle filtre pour ne garder que le doux, le paisible, l'heureux. Naissent alors la nostalgie, les regrets, la culpabilité. C'est facile, après, d'embellir le passé, c'est facile de parer les défunts de qualités qu'ils n'ont jamais eues ou si peu, c'est facile de les aimer. C'est bien plus facile que d'accepter le quotidien, la vie, la mouvance des vivants. C'est si calme un mort, si parfait… Les siens sont tous restés là-bas… Il a oublié les moments d'incompréhension, de rancœur. Il a fait comme les autres. Il n'a gardé que leurs sourires, la caresse de leur voix, la douceur de leur peau.

Il sait que certaines images ne seront jamais rabotées, jamais lissées. Il lui sera impossible d'oublier ces grands feux qui anéantirent l'un après l'autre, les villages de sa région martyrisée, une lente moisissure de feu, tenace, implacable, à laquelle rien ne résistait. Il lui sera impossible d'effacer ces images de chairs laminées, de membres anonymes, de corps orphelins. Impossible de ne pas entendre ces voix privées de chair, ces appels, cette polyphonie d'impuissance, de chagrin, de terreur. Ce n'était pourtant qu'un moment fulgurant, une courte période dans sa vie. Terrible, elle anéantit aujourd'hui encore l'idée du bonheur. Ce n'est pas facile de changer de vie si l'œil a gardé l'horreur en impression…

Déraciné… Ce mot n'est pas assez fort et de plus, il n'est pas juste. Un arbre, une plante déracinés reprennent vie dans une autre terre. Un homme déraciné, pas toujours même si la terre est généreuse, comme ici. Certains de ses amis ne sont plus en vie, sans pourtant être morts. Ils ne vivent pas, ils se laissent porter par les hasards de la vie, ils subissent. D'autres ne vivent qu'au futur, ils portent tous leurs efforts sur leur rêve d'un hypothétique retour vers le pays natal.

Ce n'est pas facile, non… Le jour, il est occupé. Balayer les déchets des autres, ce n'est pas un travail passionnant, mais cela permet de repousser des pensées trop prégnantes, d'être dehors, d'observer le monde. On se sent un peu en accord avec le grand mouvement des hommes. Le danger vient le soir, dans l'espace réduit d'une chambre, avec la solitude. Certains ne le supportent pas et se perdent dans une lourde tristesse ou dans l'alcool.

Lui ? Il est très occupé le soir. Il écrit. Il a acheté quelques cahiers de brouillon dont il a soigneusement détaché les agrafes. Il a ensuite découpé chaque feuillet en huit morceaux. Chaque soir, sur la table débarrassée et longuement nettoyée, il écrit sa vie, ses espérances, ses désirs, ses projets. Il écrit aussi son désespoir, sa solitude, sa rage d'en finir. Messages d'amour à l'encre bleue pour ce qui fut, messages d'espoir à l'encre verte pour ce qui sera et messages lucides à l'encre noire pour l'aujourd'hui. Il écrit lentement, après avoir préparé la phrase mentalement. Il pèse chaque mot, il cherche l'exactitude de l'expression. Dans sa langue maternelle ou parfois en français, il écrit de courtes phrases sur chaque morceau de papier avant de le plier, d'écraser les plis pour qu'il tienne le moins de place possible dans la boîte à chaussures.

La boîte est presque pleine. Lorsqu'il ne pourra plus la fermer, tel un Petit Poucet immigré, il ira jeter tous les messages dans un caniveau. Il ne veut pas les détruire, non, il veut les libérer ! Il a repéré un grand caniveau, juste derrière l'hôtel de ville où on entend l'eau couler comme une rivière souterraine.

C'est une eau usée, souillée il le sait, mais on dit chez lui : « Tout ce qui coule, va vers la mer… ».

MARJAS

Posté par KNTHMH à 10:00 - Exils - Commentaires [0] - Permalien [#]

Commentaires

Poster un commentaire