Elguijaronegro

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27 décembre 2005

Pedro

Il pourrait s’appeler Pedro ou Juan ou d’un autre prénom d’une langue chantante, aux accents chauds.

Il s’appelle donc Pedro. Il a un âge incertain, il ne sait pas, il ne sait plus. Il est jeune sans doute, plus jeune que ne le montrent ses mains malpropres usées et ses dents mal soignées, son maigre visage déjà ridé.

Il s’appelle Pedro. Il vit, il survit plutôt dans la rue depuis longtemps, trop longtemps. Elle lui a tout appris cette vie difficile et précaire : comment se protéger des intempéries et de la violence, comment mendier, voler, tromper, comment s’évader en sniffant, fumant, buvant… Il n’a pas encore eu accès au reste, aux « dures ». Il n’a jamais eu assez d’argent pour les essayer. Il est peut-être trop jeune, ou pas assez débrouillard, pas assez roublard, trop naïf…

Ce matin, au réveil, Pedro a encore des éclats de rêve en tête. Il a gardé des brisures de disputes, des hurlements sans fin, des lambeaux couleur sang, des vertiges sans fond. Il a ramené de la nuit les angoisses qu’il s’efforce chaque jour d’enfoncer, de repousser dans l’obscur. Il n’est pas lâche Pedro. Il a trop de questions. Il a trop d’incertitudes et il est seul pour faire face. Ce matin, il n’est pas très en forme.

Parfois, il rêve « beau »… Il rêve de bleu. Le bleu ciel qui habille les madones. Non, Pedro n’a pas la foi, pas de croyances. Il connaît la madone, celle-là dont il rêve la robe et la voix. Il y pense souvent, il la connaît cette voix. Il essaie de réparer sa mémoire, de mettre un nom sur qui lui parle, à lui Pedro, rien qu’à lui…
Il n’en dit rien, à personne. Son rêve lui appartient, il est à lui, rien ne lui appartient sauf ce songe. Il le garde pour lui, en lui, il est son berger, son berceau de chair malmenée.
Certains soirs, lorsqu’il ne trouve pas le sommeil, quand la journée a été violente ou mauvaise, il cherche la voix, dans sa tête, en fermant les yeux. Il n’ose pas lui parler pour ne pas l’effaroucher, il voudrait pourtant lui dire sa désespérance, son immense solitude et la faim, sa trop fidèle compagne.

La madone en bleu… Il ne sait pas qui elle est. Il a gardé, en creux, sa présence, un contact de peau douce, un infini de caresses, un doux mouvement de berceuse… Il en sent souvent le manque.



Ce matin, Pedro n’a envie de rien, il ne se sent pas en forme. Il a juste besoin de la voix. Mais l’entendra-t-il si tôt ? Elle se manifeste le soir, quand il est presque endormi. Il ne va pas bien Pedro. Il a vraiment besoin de la voix qui compatit, qui console. Il fronce les sourcils, plisse le front et appuie ses poings fermés sur ses yeux pour s’isoler du monde des vivants et rejoindre les êtres de la nuit.
Il veut parler à sa madone aujourd’hui, il veut lui poser toutes les questions qui le tourmentent. Il a déjà inhalé son sac de colle et a piqué celui de son voisin qui dort encore.
Il frissonne, se recroqueville mais il ne peut pas se réchauffer.
Soudain, elle est là. Elle fixe Pedro et un doigt sur les lèvres lui fait signe d’approcher.

Pedro est pétrifié, muet. Il frémit. Il a enfin vu son visage ! Elle ressemble à… elle ressemble à…



Juan ou Alfredo, qu’importe le prénom de l’ami, a déposé ce soir un petit corps à la morgue. Un petit corps bleu de coups et de froid, noir de crasse… Un petit corps qu’on enveloppe rapidement dans un drap bleu intense.


Conte-
traditionnel revu et modernisé- de Noël écrit en 2004 par une amie…

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Posté par KNTHMH à 18:19 - M'ont été envoyé par des amis - Commentaires [3] - Permalien [#]

Commentaires

  • Chère amie

    qui a écrit ce conte et se reconnaîtra!

    Merci de me l'avoir envoyé. D'abord parce qu'un cadeau fait toujours plaisir.
    Ensuite parce que ce conte rejoint mes préoccupations habituelles, et a rejoint une actualité brûlante et tragique proche de notre communauté.

    J'ai lu ce conte à notre petite réunion de famille, au dessert.
    Avant de le lire, j'ai précisé qu'une amie du net me l'avait adressé. Tu ne peux pas savoir les questions que celà engendra avant ma lecture!
    Mon auditoire avait peur que ce ne soit pas audible par "toute oreille"! J'ai simplement répondu que les oreilles en jugeraient!

    Tout le monde fut très attentif. Les "oreilles" ne protestèrent pas autour de moi. Lorsque j'eus terminé, Ara déclara: "Mais c'est la petite marchande d'allumette, cette histoire!"
    Moi, je revoyais Alexis, Roza, notre vieux Capitaine, et bien d'autres dans leur drap bleu ou vert, déjà en route pour leur dernier voyage...

    Je repensais à toutes les bonnes intentions, les actes manqués qui jamais n'aboutissent et qui eussent pu sauver des vies, éviter des drames ou désastres.

    Je revoyais la "Madone" s'inscrire sur le mur lépreux d'un dock mal famé.
    Je revoyais les corps endormis que j'enjambais au petit matin, dans des relents peu ragoûtants de déjections diverses d'animaux ou d'humains.
    Les bouteilles vides qui se choquaient, s'écroulaient, puis roulaient vers le bassin et plongeaient dans l'eau sale.
    Les cartons ondulés qui servaient d'abris sommaire aux privilégiés.
    Les chiens qui se réveillaient et se secouaient, poil ébouriffé.
    Les chats qui surgissaient de poches éventrées et détalaient à mon approche.
    Je me revoyais pressant le pas, sautant, volant au-dessus des prisonniers de la misère, serrant mon col de blouson pour ne pas attraper la crève, priant le ciel que nul ne se réveille et ne se lève moitié grogui et menaçant, barrant ma route, m'invectivant de voix pâteuse et de discours incohérents. N'empèche ma progression inexorable vers le pont suspendu et la "civilisation urbaine, conurbaine" des gens "honnêtes et comme il faut", pour rejoindre mon lieu de travail quotidien.


    Je repensais aux corps retirés de la rivière, du canal ou du fleuve, tant de gens aimés déjà disparus, passés sur l'autre rive, leur pied ayant glissé du pont ou des rives!

    Je pensais à tous les SDF de la terre, à tous les résidants de Favelas et de bidon-ville. A tous les routards, les gens du voyage, en cette nuit très froide.


    Je repensais à Oliver Twist et ses compagnons dans les bas fonds londoniens, à la survie, à l'instinct de survie. A ce que l'on arrive à faire lorsqu'on est placé dans des conditions extrêmes!

    Voilà ce que nous a, m'a évoqué ton conte de Noël.

    Faisant lointain écho à ce que je sais de mon Dieu, venu comme l'un des plus démuni,"planter sa tente" auprès des plus défavorisés...

    Bonne Année, mon amie chérie!

    Que nous puissions toujours ouvrir nos grandes gueules et crier quelque part qu'injustice et misère ne sont pas bonnes et que les volontés doivent se conjuguer et s'orienter en faveur d'actions utiles et sociales. Au moins ça!

    Posté par jubilacion, 27 décembre 2005 à 18:58
  • Bonjour, salut! bonne année...

    Chère Jub,
    eh bien dis donc!
    Tu as dû en vivre de ces histoires!

    Je débarque en pleine revendications sociales chez toi!
    Je comprends que des choses difficiles se sont passées ces derniers temps. J'espère que tu tiens bien le coup.

    Je passerai les fêtes de fin d'année chez moi, rapidement, puis je repars.

    Je te souhaite vraiment une belle année 2006, et une santé s'améliorant, je l'espère.
    Sinon, je sais que tu sauras faire face avec courage, non?
    Alors à plus tard, en pleine forme, ou presque...

    (Fonce! avec modération)

    Posté par Chipo, 28 décembre 2005 à 15:30
  • Et bonne année à toi donc!

    migrateur...

    Je t'embrasse!
    Des hauts et des bas, oui, mais je me "rassemble" souvent et je repars, vrai!

    Passe de bonnes fêtes chez toi.
    @+

    Posté par jubilacion, 28 décembre 2005 à 18:40

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